Texte et photos Clément Ducasse
Le Su-22
Les racines du Sukhoi Su-22, surnommé « Fitter-J » par l’OTAN, remontent aux années 1960. À l’époque, les ingénieurs de Sukhoi cherchaient à améliorer le Su-7 « Fitter-A », un chasseur-bombardier performant mais limité par sa vitesse d’atterrissage élevée et sa consommation de carburant. La solution vint avec une idée audacieuse : l’aile à géométrie variable. En 1966, le prototype S-22I, une version modifiée du Su-7 avec une aile « variable », effectua son premier vol. Cette innovation permit de concilier les exigences contradictoires du vol supersonique à haute altitude et des performances à basse vitesse pour le décollage et l’atterrissage. Le succès de ce concept mena à la production en série du Su-17, qui entra en service dans l’armée de l’air soviétique au début des années 1970.








C’est à partir de cette plateforme réussie que le Su-22 fut développé. Conçu spécifiquement pour l’exportation vers les pays alliés du Pacte de Varsovie et du Moyen-Orient, il se distinguait par un moteur plus simple et moins exigeant en maintenance : le Tumansky R-29 au lieu du Lyulka AL-21 du Su-17. Cette adaptation rendait l’appareil plus accessible aux forces aériennes étrangères, tout en conservant ses capacités opérationnelles. Le premier vol du prototype du Su-22 eut lieu en 1973, et il entra en production en série peu de temps après.








Le Su-22 fut produit en deux configurations: monoplace et biplace. Le monoplace est l’avion de combat et d’attaque au sol standard. Il est conçu pour assurer plusieurs types de missions opérationnelles (bombardement, attaque de précision, etc.). En plus de ses deux canons Nudelman-Rikhter NR-30 autocannons de 30mm, il possède pas moins de 10 points d’emport sous les ailes et fuselage. Cela lui donne une capacité d’emport de plus de 4 tonnes. Son armement se constituait de missiles (air-air, air-sol, et anti-radar), pods de roquettes, de nombreux types de bombes, ainsi qu’un pod de reconnaissance. Le biplace, quant à lui, est principalement un avion d’entraînement au combat. L’ajout d’un second siège a nécessité un fuselage légèrement allongé et une verrière modifiée. Le second siège peut également être occupé par un Navigateur-Officier des Systèmes d’Armes (NOSA) lors de missions de combat complexes, afin de décharger le pilote de la gestion des systèmes d’armement ou de navigation avancés, bien que sa vocation première demeure la formation. Les versions biplaces modernes comme le Su-22UM3K restent pleinement opérationnelles.




Le Su-22 devint un pilier des forces aériennes de nombreux pays. La Pologne, l’Allemagne de l’Est (puis l’Allemagne réunifiée pendant une courte période), l’Afghanistan, le Pérou, l’Égypte, l’Irak, la Libye, et la Syrie en furent les principaux utilisateurs. Sa polyvalence en a fait un atout précieux dans de nombreux conflits. Il fut massivement utilisé par l’Irak durant la guerre Iran-Irak dans les années 1980, effectuant des missions de frappe au sol et de reconnaissance avec une efficacité redoutable. En Afghanistan, il fut utilisé par l’armée de l’air afghane pour des missions de soutien rapproché. Plus récemment, il a été vu en action durant la guerre civile syrienne, témoignant de sa longévité et de sa capacité à rester pertinent malgré l’évolution rapide de la technologie militaire.





Au fil des décennies, le Su-22 a fait l’objet de nombreuses modernisations. Des variantes améliorées comme le Su-22M4 ont intégré de nouveaux systèmes d’avionique, des contre-mesures électroniques avancées et la capacité d’emporter une plus grande variété de munitions, y compris des missiles air-sol guidés.





Le Su-22 en Pologne
L’histoire du Sukhoi Su-22 dans l’armée de l’air polonaise est un cas d’étude fascinant de la transition d’une force aérienne de l’ère soviétique à celle d’une nation membre de l’OTAN. Arrivés à un moment de forte tension géopolitique, ces avions ont non seulement servi pendant la Guerre Froide mais ont également fait preuve d’une longévité surprenante dans une nouvelle ère, bien au-delà de leur date de péremption présumée.
Les premiers Su-22 ont été livrés à la Pologne en 1984. Au total, 120 appareils ont été acquis, comprenant 90 monoplaces Su-22M4K et 20 biplaces d’entraînement Su-22UM3K, destinés à remplacer les anciens chasseurs-bombardiers Su-7 et les MiG-17. Pour la Pologne, membre du Pacte de Varsovie, l’acquisition de ces aéronefs de quatrième génération représentait une modernisation significative et un renforcement de sa capacité d’attaque au sol. Dans la doctrine militaire de l’époque, les Su-22 étaient des plateformes essentielles, capables de mener des frappes tactiques, y compris avec des armements nucléaires, et d’assurer un appui aérien rapproché pour les forces terrestres.






A cette époque, les avions étaient organisés en Régiments d’Aviation de Bombardement et de Reconnaissance (Pułk Lotnictwa Bombowo-Rozpoznawczego ou PLBR), qui étaient les premières unités à recevoir les Su-22M4 et Su-22UM3K : 7. Pułk Lotnictwa Bombowo-Rozpoznawczego (7. PLBR) basé à Powidz (introduit en 1984); 8. Pułk Lotnictwa Myśliwsko-Bombowego (8. PLMB) (plus tard PLBR) basé à Mirosławiec; et 40. Pułk Lotnictwa Myśliwsko-Bombowego (40. PLMB) (plus tard PLBR) basé à Świdwin. Les Su22 ont été brièvement stationnés sur la base de Piła lors de leur arrivée sur le sol polonais.





La chute du Rideau de Fer et l’adhésion de la Pologne à l’OTAN en 1999 ont mis en lumière un dilemme. Comment intégrer un avion d’origine soviétique, sans compatibilité native avec les standards occidentaux (avionique, communications, armement), dans une alliance axée sur l’interopérabilité ? L’armée de l’air polonaise a été confrontée à un choix difficile : les retirer prématurément ou les moderniser. La première option était trop coûteuse, la Pologne n’ayant pas les moyens de les remplacer immédiatement. La décision a donc été de prolonger leur service, en effectuant des modernisations minimalistes mais cruciales, comme l’installation de systèmes de navigation GPS et de nouvelles radios pour la communication avec les contrôleurs aériens de l’OTAN.





Au début des années 2000, les régiments ont été dissous et remplacés par des bases aériennes tactiques (BLT) et des escadrons tactiques (ELT). Finalement, l’unique unité opérationnelle finale du Su-22 était la 7. Eskadra Lotnictwa Taktycznego (7. ELT) – 7e Escadron d’Aviation Tactique basée sur la 21. Baza Lotnictwa Taktycznego (21. BLT) à Świdwin.




Malgré leur âge, les Su-22 polonais ont continué de jouer un rôle actif, participant à de nombreux exercices de l’OTAN où leur robustesse et leur faible coût d’exploitation étaient des atouts. Ils ont démontré leur capacité à opérer conjointement avec des chasseurs occidentaux, servant de plateformes de « Red Air » (agresseurs) ou de cibles pour les systèmes de défense aérienne. Cette période a été marquée par un débat constant au sein du gouvernement et de l’armée sur l’avenir de la flotte. En 2014, une décision fut prise de maintenir une petite flotte en service jusqu’à la fin des années 2020. Finalement, en raison du coût croissant de la maintenance et de la nécessité de s’aligner sur des plateformes plus modernes, la Pologne a fait le choix de retirer progressivement ses derniers Su-22. Ils seront remplacés par 48 KAI FA-50PL Golden Eagle achetés à la République de Corée. Ces derniers mois, les Su22 ont déménagé à Mirosławiec, la base de Świdwin étant en pleine reconstruction pour l’accueil des futurs Lockheed F-35A.





Le dernier vol du Su-22 polonais a eu lieu officiellement le 11 septembre 2025, marquant la fin d’un long et honorable chapitre dans l’histoire de l’aviation militaire polonaise. Les Su-22 auront symbolisé la persévérance et l’adaptabilité d’une force aérienne en pleine mutation. Leur histoire en Pologne n’est pas seulement celle d’un avion, mais celle d’une nation qui a su naviguer entre son passé et son avenir.








La base & la journée
Le 10 septembre, à l’invitation des forces aériennes polonaises, plus de 250 spotters se sont pressés aux portes de la base de Miroslawiec pour un Media Day, une grande répétition pour la cérémonie honorant la mise à la retraite de cette formidable machine.
A cette occasion, deux appareils étaient présentés au parking statique. L’un y exposait tout l’arsenal possible que pouvait emporter le Su-22. Une grande panoplie de bombes, pods roquettes, réservoirs, ainsi que les pods canons SPPU-22 (Samolyatnaya Podvizhnaya Pushechnuaya Ustanovka, soit littéralement Support de canon mobile pour avion) sont mis en avant. Ces derniers sont équipés d’un autocanon bitube GSh-23L de 23mm dont les fûts peuvent être orientés de 30 degrés vers le bas. Cela permet à l’avion de conserver une assiette horizontale tout en attaquant ses cibles. Ils ont également l’inhabituelle capacité de pouvoir être montés tirant vers l’avant ou vers l’arrière ! Le Sukhoi-22 avait un configuration pour le moins exotique avec la moitié des pods tirant vers l’avant et l’autre moitié tirant vers l’arrière ! Le deuxième appareil offrait la possibilité de monter à bord pour y découvrir le cockpit.





Sur la ligne de vol, trois appareils décorés, le 707-Jaune “Tigre”, le 509-Rouge “Half-and-half”, et le 308-Noir dont la dérive fut spécialement décorée pour l’occasion. Cette journée fut également l’opportunité d’une tournée d’adieu effectuée par un survol de chaque base ayant accueilli un escadron de Su22 par ces trois avions. Deux démonstrations “solo” par le “Tigre” et le “Half-and-half” clôtureront ce Media Day. En quittant la base, nous passons devant un autre Su22, le 001-Rouge qui fait office de “pot de fleur” à l’entrée de la ville.
Une page se tourne, c’en est fini du Su-22 en Europe.









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