Garuda 2025 : Sous le soleil de Mont-de-Marsan, le choc des titans

Texte: Clément Ducasse et Robin Hardy Photos: Clément Ducasse, Maxime Garcia, et Robin Hardy

Par une matinée fraîche mais cristalline de novembre 2025, la Base Aérienne 118 « Colonel Rozanoff » de Mont-de-Marsan est devenue l’épicentre d’une coopération militaire hors norme. Pour cette huitième édition de l’exercice Garuda, l’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE) recevait un invité de marque dont la seule évocation fait vibrer le cœur de tout passionné d’aviation : l’Indian Air Force (IAF). Entre le sifflement précis des Rafale et le rugissement caverneux des Sukhoï Su-30MKI, récit d’une immersion au cœur de l’élite de la chasse mondiale.

L’association Spot’Air a eu le privilège exceptionnel de s’immerger au sein de la BA 118 pour figer ces instants de métal et de feu. Récit d’une épopée aérienne où la mythologie rencontre la haute technologie.

Le mythe de la BA 118 : terre d’accueil et d’excellence

Arriver sur la base de Mont-de-Marsan, c’est pénétrer dans l’un des sanctuaires de l’aviation de combat française. Si Istres (BA 125) est le temple des essais, la BA 118 est celui de l’expertise opérationnelle. Siège du CEAM (Centre d’Expertise Aérienne Militaire), elle est le lieu où se forgent les tactiques de demain. Il n’est donc pas surprenant que l’état-major ait choisi ce terrain idéal pour tester l’interopérabilité des deux nations.

Pour le photographe, la BA 118 offre un cadre unique : des pins landais à perte de vue, une piste orientée idéalement pour capter la lumière rasante de l’automne, et surtout, cette atmosphère de ruche bourdonnante où chaque décollage est une promesse de clichés mémorables, offre des contrastes de couleurs saisissants lorsque le gris tactique des appareils se détache sur le vert sombre des pins.

En ce mois de novembre 2025, l’excitation est palpable dès le poste de garde. Les rumeurs de la présence des « Flankers » indiens ont attiré une poignée de passionnés aux abords de la clôture, mais c’est de l’intérieur, au plus près du taxiway, que la magie va opérer.

Garuda : contexte et histoire

Le nom de l’exercice, Garuda, n’est pas le fruit du hasard. Il puise sa source dans la tradition hindoue, désignant la créature mythologique ailée, monture du dieu Vishnu. Dans l’imaginaire collectif, Garuda est le symbole de la puissance, de la vitesse et de la domination absolue du ciel. Ce patronyme incarne parfaitement le niveau d’exigence et la noblesse de cette coopération bilatérale qui, depuis sa création en 2003, voit la France et l’Inde s’inviter mutuellement et alternativement, tous les deux ans.

Si les premières éditions se concentraient sur le combat aérien classique, Garuda 2025 a franchi un palier dans la complexité. Les scénarios actuels mêlent missions multirôles complexes, coordination de haute intensité et intégration de multiplicateurs de force comme l’A330 MRTT Phénix. Ce dernier a d’ailleurs été la star de clichés époustouflants partagés par l’AAE, montrant le ravitaillement simultané de Rafale et de Su-30MKI, un ballet de précision à 20 000 pieds indispensable à la projection de puissance sur de longues distances.

Forces en présence : un casting de haute volée

Garuda 2025 ne s’est pas contenté de faire de la figuration. Les moyens engagés témoignent de l’importance stratégique du partenariat franco-indien.  Le plateau technique de Garuda 2025 était tout simplement royal, opposant et alliant deux philosophies de conception aéronautique.

Côté français, le fer de lance était sans surprise le Dassault Rafale, déployé massivement avec 10 appareils issus des escadrons locaux (30e Escadre de Chasse). Pour compléter ce dispositif de « haute intensité », 6 Mirage 2000D ont apporté leur expertise en frappe au sol et pénétration basse altitude. Le soutien n’était pas en reste avec la présence ponctuelle d’un A330 MRTT Phénix, indispensable pour les missions de longue durée, et d’un A400M Atlas assurant la logistique. Plus discret mais tout aussi essentiel, un drone MQ-9 Reaper surveillait les zones d’engagement, rappelant que la guerre moderne se joue aussi dans la persistance ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance).

Mais la véritable attraction, celle qui fait vibrer les capteurs des appareils photo, venait de l’Est. L’Indian Air Force a déployé 6 Sukhoï Su-30MKI appartenant au No.15 Squadron “Flying Lancers” du Western Air Command.  Cet escadron est basé dans l’Est de l’Inde, à Sirsa Air Force Station dans l’état du Haryana.  Créé en 1951, il opéra initialement sur Supermarine Spitfire VIII, puis sur Folland Gnat I (que l’on voit dans le film “Hot Shots!”, la parodie de Top Gun) à compter de 1964.  Il passa sur MiG-21Bis en 1975, et finalement sur Su-30MKI depuis 2012.  Revenons aux Sukhoi.  Ces colosses d’origine russe, lourdement modifiés avec de l’avionique indienne, française et israélienne, imposent le respect par leur taille et leur silhouette agressive. Accompagnés par deux imposants Iliouchine Il-78 pour le ravitaillement et trois C-17 Globemaster III pour le transport du personnel (plus de 200 aviateurs indiens ont fait le voyage), le contingent indien n’était pas venu pour faire de la figuration.

Pour le plus grand bonheur des spotters présents, ce déploiement s’est accompagné d’une tradition bien ancrée : les échanges de « merch » de l’IAF : patchs et flammes ont circulé sur le parking entre deux missions, témoignant de la dimension humaine et chaleureuse de cet échange militaire.

Zoom sur les machines : le chasseur et le géant

Pour le spotter aguerri, comparer le Rafale et le Su-30MKI est un régal visuel et technique.

Le Su-30MKI est une machine de démonstration de force. Pour un spotter habitué aux standards européens, la rencontre avec ce biréacteur lourd est un choc. Visuellement, c’est un monstre : avec ses 22 mètres de long et ses 15 mètres d’envergure, il dépasse le Rafale de près d’un tiers.  Des plans canards démesurés, une double dérive massive et un nez pointant vers le bas lui donne définitivement un air de rapace. Cette machine est un paradoxe volant. Malgré sa masse imposante lui permettant d’emporter 8 tonnes d’armement et d’afficher un rayon d’action de 3 000 km, elle fait preuve d’une agilité surnaturelle.  Avec ses moteurs à poussée vectorielle AL-31FP, il est capable de manœuvres post-décrochage qui défient les lois de la physique. Un détail typique que tout photographe guette : le déploiement de son double parachute de freinage à l’atterrissage, une séquence spectaculaire qui soulève un nuage de poussière sur la piste landaise.

À l’opposé, le Rafale (en versions B, C et même des exemplaires de la Marine, le Rafale M) jouait la carte de la polyvalence absolue et de la discrétion. Compact, racé, il incarne l’élégance et l’efficacité « omnirole ». À Mont-de-Marsan, on a pu voir les appareils parés de leurs configurations de combat : réservoirs pendulaires, nacelles de désignation laser et missiles MICA ou Meteor sous les ailes. La discrétion de sa signature radar et sa fusion de données en font un adversaire redoutable, même face à plus gros que lui.

Voir ces deux machines opérer de concert, c’est assister à la fusion parfaite entre l’allonge stratégique indienne et la précision chirurgicale française.

L’expérience du terrain : dans l’œil du photographe

Mardi 18 novembre. Le point d’orgue pour l’équipe Spot’Air fut la journée d’observation organisée sur la base. La météo est avec nous. Le briefing presse est rapide, car l’activité aérienne n’attend pas. Positionnés stratégiquement entre le taxiway et la piste, nous étions aux premières loges pour capter l’âme de l’exercice. Soudain, le silence landais est déchiré par le sifflement caractéristique des M88. Les Rafale démarrent, la mission commence. L’odeur du kérosène brûlé commence à saturer l’air matinal.  J’aime l’odeur du Jet-A1 au petit matin.

Le ton est donné dès le début de mission : ce sont les Su-30MKI qui s’élancent les premiers, leurs moteurs AL-31FP dégageant une chaleur qui fait onduler l’horizon. Le bruit est indescriptible, une vibration qui prend aux tripes.   Ils sont immédiatement suivis par une patrouille mixte de Rafale B, C locaux et de Rafale M. Pour beaucoup d’entre nous, c’était une « première » : la sensation de voir un chasseur d’une telle envergure s’arracher du sol est indescriptible. Le sol tremble, le plexus vibre, et l’obturateur crépite à une cadence effrénée. Le contraste sonore est saisissant : si le Rafale « chante » de manière cristalline, le Sukhoï, lui, « tonne ». On sent la puissance brute des réacteurs russes faire vibrer le sol sous nos pieds. Plus tard dans l’après-midi, d’autres départs de Rafale (versions B et C) ont complété le tableau, offrant une diversité de configurations aux photographes.

À travers l’objectif (un 100-400mm est ici l’arme idéale), chaque détail compte. On guette le moment où le pilote indien, casque blanc orné du drapeau tricolore safran, blanc et vert, salue de la main avant de mettre les gaz. Les Su-30 s’arrachent de la piste avec une inclinaison impressionnante, la post-combustion crachant de longues flammes bleutées même en plein jour.

Après une heure de combat simulé dans les zones de travail, le silence revient brièvement avant d’être rompu par le retour de la « meute ». Les Sukhoï nous offrent alors un passage au break somptueux, basculant sur l’aile pour rejoindre le circuit d’atterrissage, dévoilant l’immense surface de leur dos camouflé de gris bleuté.

Le moment fort de la journée reste le retour de mission en fin d’après-midi. La lumière devient dorée, « l’heure bleue » approche. Les appareils reviennent par vagues. C’est le moment de capter les passages en patrouille mixte, un Sukhoi escorté d’un Rafale. Les tactiques sont partagées, les barrières linguistiques s’effacent derrière les procédures de l’OTAN que les Indiens maîtrisent désormais à la perfection.

Comme souvent dans ces grands rassemblements, l’imprévu s’invite à la fête. En plein milieu de l’exercice, deux F-16B de l’armée de l’air belge, en transit depuis le Portugal, ont effectué un « stop fuel » (ravitaillement carburant) sur la BA 118. Bien qu’étrangers à l’opération Garuda, leur présence a été un bonus apprécié, et nous remercions la base d’avoir permis d’immortaliser ces visiteurs inattendus.

Mercredi 26 Novembre.  L’avant dernier jour de l’exercice, nous sommes conviés au Media Day.  La journée se déroule quasi-identiquement à la précédente.  A peine sommes-nous arrivés sur base, la première mission décolle déjà.  Nous sommes alors invités au briefing Presse rassemblant les responsables de l’opération.  Tour à tour, militaires français et indiens expliquent leurs visions, attendus et résultats (positifs !) de ces deux semaines de forte intensité aéronautique.  Puis, nous sommes autorisés à vaquer sur le tarmac au plus près des machines, un Rafale et un Sukhoi ont été sortis de leurs abris pour notre plus grand plaisir.  Nous pouvons échanger quelques mots avec des pilotes venus à notre rencontre.  Au retour d’une mission, nous avons droit à un passae en formation de neuf appareils, quatre Sukhoï flanqués de cinq Rafale.  Un défilé comme il se doit, pour célébrer ce symbole absolu de cette coopération, cette image illustre parfaitement le concept d’interopérabilité. 

Une collaboration stratégique de haute intensité

Garuda 2025 ne se résume pas à de belles photos, cet exercice est un laboratoire tactique. C’est une démonstration de force logistique et humaine. La capacité à projeter des chasseurs lourds à l’autre bout du monde, à les faire ravitailler par des tankers français et à les faire combattre selon des procédures communes démontre la maturité de l’alliance franco-indienne.

Les scénarios joués au-dessus du Golfe de Gascogne et du Massif Central étaient complexes : Large Force Employment (LFE), missions de défense aérienne (DCA), et escortes de raids de bombardement.

Les pilotes français ont pu se confronter à la maniabilité hors norme du Sukhoï en combat rapproché (dogfight), tandis que les Indiens ont profité de l’expertise française dans la gestion des réseaux de données et le combat BVR (Beyond Visual Range). Comme l’a souligné un officier indien lors d’un échange rapide sur le tarmac : « Voler avec l’Armée de l’Air, c’est voler avec des frères d’armes qui utilisent les mêmes outils (le Rafale étant aussi en service en Inde) mais avec une perspective différente. Chaque sortie nous rend meilleurs. »

Conclusion : plus qu’un exercice, un symbole

Alors que les derniers Su-30MKI quittaient la BA 118 le 27 novembre pour entamer leur long périple de retour vers Sirsa, le bilan de cette édition 2025 est sans appel. Garuda reste l’un des exercices bilatéraux les plus riches pour les forces aériennes françaises.

Pour nous, passionnés de l’image, Garuda 2025 restera une cuvée exceptionnelle. Entre la rusticité imposante du matériel indien et la sophistication technologique française, Mont-de-Marsan a offert un spectacle de chaque instant. On repart avec des cartes mémoires saturées de pixels, mais surtout avec le souvenir de ces hommes et femmes, séparés par des milliers de kilomètres mais réunis par une même passion : celle de l’excellence aéronautique.

Pour les spotters toulousains, l’exercice s’est prolongé jusque sur la plateforme de Blagnac, où les deux Iliouchine Il-78 “Midas” (du No. 44 Squadron “Mighty Jets”, basés à Chandigarh Airport) ont fait escale pour le transit retour, profitant des infrastructures de la ville rose pour faciliter la logistique lourde vers Mont-de-Marsan.

En conclusion, Garuda 2025 restera dans les mémoires comme une édition d’une intensité rare. Voir le Sukhoï, ce monstre d’agilité, évoluer dans le ciel landais aux côtés du Rafale, est un rappel que l’aviation est avant tout une affaire de passion et de dépassement de soi.

Un immense merci aux équipes de la BA 118 pour leur accueil et leur organisation sans faille, permettant aux photographes de témoigner de l’excellence de nos armées.

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Note technique pour les spotters : Pour les décollages en piste 27, privilégiez le secteur nord-ouest en matinée. Pour les atterrissages, le seuil de piste offre des opportunités uniques pour les parachutes des Sukhoï.

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